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LA HALLE DE LA MACHINE, TOULOUSE : Deus ex machina

Emmenée par son directeur artistique François Delarozière, la Compagnie La Machine installe son bestiaire fantastique à Toulouse, dans un lieu créé à sa démesure : La Halle de la Machine.

© Jordi Bover

Après quatre jours de déambulations dans les rues labyrinthiques de la ville Rose, le Minotaure, colosse de 47 tonnes guidé par sa demi-soeur Ariane, araignée géante aux pouvoirs magiques, a fini par retrouver sa quiétude dans sa nouvelle demeure, la Halle de la Machine (inaugurée le 9 novembre dernier). Entouré d’une soixantaine de créatures fantastiques, le Gardien du Temple veille désormais à la destinée du quartier Montaudran, berceau historique de l’aéronautique. Sous le regard bienveillant de son démiurge artistique François Delarozière.

Full mécanique

Né en 1963 dans les quartiers Nord à Marseille, François Delarozière a grandi imprégné par la fibre artistique familiale – une mère peintre et polyinstrumentiste, un père bricoleur de génie. « J’ai très tôt été confronté à la matière brute, le bois, l’acier, le cuir… raconte François Delarozière. Mon père, chercheur permanent, m’a donné ce sens du défi et de la construction. Comme nous habitions en périphérie de la ville, j’ai appris, en me baladant avec ma sœur, à me nourrir de la nature, à ressentir ses odeurs… tout cela me sert aujourd’hui car je puise mon inspiration dans le vivant, la nature et le paysage qui m’entoure ».

Après les Beaux Arts, François Delarozière rencontre la toute jeune troupe Royal de Luxe, qu’il accompagnera jusqu’en 2005. Pour ses spectacles de rue, il conçoit et dirige la construction du Géant (9m50), du Rhinocéros, des Girafes… machines spectaculaires en mouvement. « Construire une machine en mouvement, c’est créer une architecture vivante. Le mouvement est l’expression de la vie » aime dire celui qui, tout jeune, couvrait déjà ses carnets de croquis de machines fantastiques, prenant soin de représenter toutes les dimensions de leur fonctionnement. Depuis, cette exploration du mouvement comme source de langage et d’émotion ne l’a jamais quitté, que ce soit pour ses « Machines de l’Ile » à Nantes, ses « Animaux de la place » à La Roche-sur-Yon ou aujourd’hui son Minotaure, mi-dieu mi-cheval conçu spécifiquement pour Toulouse.

Rêver la ville de demain

De Pékin à Santiago du Chili en passant par Bruxelles ou Paris, François Delarozière et sa compagnie La Machine, créée en 1999, investissent l’espace urbain avec leurs spectacles monumentaux. En 2008, dans le cadre des « Mécaniques Savantes », l’image de l’araignée géante posée sur une façade d’immeubles à Liverpool fait le tour du monde. À Ottawa, c’est le cheval-dragon qui attire plus de 750 000 spectateurs. En novembre dernier, Le Gardien du temple, spectacle en 4 actes présenté en première mondiale à Toulouse et conçu comme une épopée, rassemble près de 600 000 visiteurs. Comment expliquer un tel engouement ?

« Ces machines vivantes transcendent l’espace public et transforment le regard que nous portons sur nos cités, analyse François Delarozière, scénographe et metteur en scène qui intègre à chaque spectacle vivant l’architecture à l’écriture théâtrale. On est là pour émerveiller les gens et agir sur l’espace public pour que les villes deviennent un espace partagé vivant, enrichi culturellement et émotionnellement. »

Si le spectacle a nécessité 18 mois de préparation, mobilisant 200 membres de la compagnie et 80 bénévoles, le projet de La Halle de la Machine a, lui, mis près de 9 ans à émerger.

François Delarozière devant la Halle de la Machine
© Jordi Bover

Voyage au cœur de l’univers

Dans la Halle de la Machine
© Halle de la Machine

Dessinée par l’architecte Patrick Arotcharen, La Halle de la Machine s’inscrit au cœur du nouveau quartier de l’innovation Toulouse Aerospace. À proximité de l’ancienne piste de l’Aéropostale qui a vu s’envoler Saint-Éxupery, cet espace de 5 000m2 a été imaginé comme un laboratoire ouvert sur les créations de la Compagnie. Ainsi les machines (une petite centaine), lorsqu’elles ne voyagent pas, se retrouvent en escale, ici, pour raconter leurs histoires et continuer leurs vies de spectacle, accompagnées par des comédiens machinistes.

À l’extérieur, le Minotaure, pièce maîtresse de la collection, arpente chaque jour la piste emportant avec lui 50 personnes, tandis que l’araignée en emmène une dizaine sur son dos.

« C’est une collection d’objets vivants que nous avons envie de partager avec le public au quotidien » explique le directeur artistique visiblement heureux et ému d’avoir concrétisé l’un de ses plus grands projets, largement financé par Toulouse Métropole (14 M€ pour la construction de la Halle, plus d’1 M€ pour son aménagement intérieur, 2,5M€ pour la réalisation du Minotaure, 2 M€ pour le spectacle et 632 000 € de compensation annuelle pour garantir un tarif d’entrée moyen de 9€). Un investissement colossal qui a fait grincer pas mal de dents. « La Halle de la Machine va, au cœur de la Piste des Géants, devenir un lieu de découverte et d’enchantement au sein d’un nouveau quartier, confirmant la vocation de Toulouse à devenir une destination de tourisme culturel » défend le président de Toulouse Métropole Jean-Luc Moudenc. De son côté, François Delarozière espère que « ce nouveau bâtiment enclenchera la vie » dans un écoquartier de 56 ha regroupant entreprises, logements, équipements culturels, sportifs et pôles de recherche.

Aventure humaine

Enfant, François Delarozière s’imaginait plasticien solitaire, il est devenu chef d’orchestre d’une équipe hybride d’artistes, techniciens, ingénieurs, décorateurs… « À la genèse de chaque projet, il y a bien sûr le dessin qui me permet de formaliser ce que j’ai en tête confie le DA. Ensuite l’équipe prend le relai : chacun apporte sa compétence, s’investit dans l’aventure et fait grandir l’histoire au-delà de ce que j’aurais pu imaginer. Les images créées se nourrissent de cet imaginaire collectif. De la maquette à l’emplacement du moindre boulon, ce processus de création participe à la force et à la qualité d’une machine unique, inimitable. » Ensuite c’est au tour des danseurs, musiciens (40 chœurs) et machinistes d’accompagner les machines dans leur métamorphose. Pour livrer un opéra urbain totalement féérique et fantastique.

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